Le 2 novembre, Journée internationale de la fin de l'impunité pour les crimes commis contre des journalistes, Reporters sans frontières (RSF) a publié son édition 2026 des « prédateurs de la liberté de la presse ». Trente-trois chefs d'État, responsables et entités y sont présentés, répartis en cinq catégories : politique, sécuritaire, judiciaire, économique et sociale. Tous partagent, selon l'organisation, un même refus d'une presse libre, qu'ils cherchent à faire taire par des moyens allant de la propagande à la violence.
Recep Tayyip Erdoğan y figure pour la quatrième fois, après 2016, 2021 et 2025. RSF le range dans la catégorie judiciaire, celle des dirigeants qui « harcèlent judiciairement les journalistes », aux côtés du président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev et du conglomérat indien Adani. On retrouve aussi sur la liste Vladimir Poutine, Alexandre Loukachenko, İlham Aliyev, Javier Milei ou Mohammed ben Salmane, ainsi que Donald Trump, qui y fait son entrée cette année. « RSF continuera de nommer ceux qui tuent le journalisme », a déclaré son directeur général, Thibaut Bruttin.
Un délit devenu l'outil principal
Dans le portrait qu'elle consacre au président turc, RSF rappelle un chiffre : plus de 250 journalistes ont été poursuivis pour « insulte au président » depuis 2014, date de son arrivée à la présidence. Pour l'organisation, ce délit est devenu le principal instrument de pression contre les journalistes. Il s'ajoute à la loi dite « sur la désinformation » de 2022, dont nous avions déjà montré qu'elle avait servi contre au moins 83 journalistes en trois ans.
RSF cite aussi une déclaration du 17 mars dernier, dans laquelle le chef de l'État affirmait que le pays « mène une guerre pour la vérité sur tous les fronts » et invitait les médias à se montrer « plus actifs et plus efficaces ». Dans les faits, cette « guerre pour la vérité » se mène souvent contre celles et ceux qui posent des questions.
İsmail Arı, deux fois en prison la même année
İsmail Arı est journaliste d'investigation au quotidien BirGün. Son travail porte sur les irrégularités dans les institutions publiques, comme des nominations de proches. En mars 2026, il avait déjà été arrêté pour « désinformation » après des articles sur des institutions liées à la famille du président. Il avait passé 75 jours en détention provisoire avant d'être libéré le 5 juin.
Le 20 octobre, il s'est rendu de lui-même à la police d'Ankara pour faire une déposition. Il n'est pas rentré chez lui. Le lendemain, un tribunal l'a placé en détention, après une plainte de l'ancien président du Conseil supérieur de l'audiovisuel (RTÜK), aujourd'hui à la tête de Türk Telekom, dont il avait révélé des nominations familiales. Selon le Stockholm Center for Freedom, le parquet requiert désormais plus de cinq ans de prison pour de simples publications sur les réseaux sociaux.
Tuğba Tekerek, en prison pour un reportage
Tuğba Tekerek est journaliste indépendante. En 2024, elle a écrit pour l'association Kaos GL un article sur la situation des personnes LGBTI+ pendant les élections en Géorgie. C'est, dit-elle, son seul lien avec cette organisation. Les enquêteurs l'accusent pourtant d'avoir administré son compte Instagram, sans qu'aucune preuve technique n'ait été communiquée à sa défense.
Arrêtée à Istanbul le 13 septembre puis transférée à Ankara, elle est incarcérée depuis le 15 septembre à la prison de Sincan. Ses avocats décrivent des prélèvements de sang, de cheveux et d'urine réalisés sous la menace de la contrainte, l'impossibilité de les joindre, et plusieurs jours d'attente avant de recevoir ses médicaments contre de fortes migraines. Le 13 octobre, l'Association d'études sur les médias et le droit (MLSA) a saisi la Cour constitutionnelle pour demander sa libération. Huit organisations internationales de défense de la presse ont lancé le même appel.
Libérés, mais toujours poursuivis
D'autres noms illustrent la même logique. Alican Uludağ, reporter du service turc de la Deutsche Welle, récompensé à plusieurs reprises pour ses enquêtes sur les droits humains et la corruption, a été interpellé chez lui en février par une trentaine de policiers. Vingt-deux de ses publications ont été qualifiées d'« insultes au président ». Il a passé près de trois mois en détention provisoire.
Yelis Ayaz a, elle, été emprisonnée du 15 mai au 1er juin pour avoir relayé des plaintes d'élèves affirmant que le fils d'une députée du parti au pouvoir avait apporté une arme dans un lycée d'Aydın. Tous deux sont aujourd'hui libres, mais les procédures se poursuivent. Pour un journaliste, un procès qui ne finit pas est déjà une sanction : chaque article devient un risque.
Des chiffres qui ont des visages
Selon la plateforme de suivi Expression Interrupted, 27 journalistes sont actuellement derrière les barreaux en Turquie. Dans le Classement mondial de la liberté de la presse 2026 de RSF, le pays occupe la 163e place sur 180.
Ces chiffres ne disent pas tout. Ils ne disent pas les enfants qui comptent les jours de parloir, les rédactions qui se vident, les sujets que l'on n'ose plus traiter. Ils ne disent pas non plus le courage de celles et ceux qui continuent d'enquêter, de signer et de publier, en sachant ce que cela peut leur coûter.
Notre regard
Ce que décrit RSF n'est pas une suite d'excès isolés commis par quelques procureurs zélés. Plus de 250 poursuites pour un même délit en douze ans, des journalistes arrêtés deux fois dans la même année, des procès maintenus après la libération : c'est une politique. Elle vise à rendre le journalisme coûteux, lent et risqué, et elle relève de la responsabilité de l'État.
Les journalistes turcs ne demandent aucun privilège. Ils demandent le droit de faire leur métier, que la Turquie s'est elle-même engagée à protéger en signant la Convention européenne des droits de l'homme. Nous appelons à la libération d'İsmail Arı et de Tuğba Tekerek, à l'abandon des poursuites pour « insulte au président » et pour « désinformation » visant des journalistes, et nous invitons nos lecteurs à suivre ces procès et à faire connaître ces noms. Une presse libre n'est pas une menace pour un pays : c'est l'une de ses meilleures protections.
Sources
Reporters sans frontières, « Édition 2026 des prédateurs de la liberté de la presse », 2 novembre 2026.
Reporters sans frontières, « Recep Tayyip Erdoğan, Türkiye » (portrait, en anglais).
Bosphorama, « RSF classe à nouveau Erdoğan parmi les "prédateurs de la liberté de la presse" pour ses poursuites contre des journalistes », 3 novembre 2026.
Turkish Minute, « RSF again names Erdoğan among "press freedom predators" over journalist prosecutions », 3 novembre 2026.
Stockholm Center for Freedom, « Turkish journalist jailed over allegedly administering LGBTQ group's Instagram account takes case to top court ».
Stockholm Center for Freedom, « Turkish court jails journalist after complaint by former broadcasting regulator chief ».
Photo : Bosphorama / Turkish Minute.



