Cinq jours après la mort d’Abdullah Tırpan, 73 ans, décédé en détention quatre jours après avoir été amputé d’une jambe, les associations de défense des droits humains adressent aux autorités turques un message simple : la loi permet déjà de laisser rentrer chez eux les détenus gravement malades. Il faut l’appliquer, avant qu’il ne soit trop tard. Aucune peine ne devrait se terminer par une mort que l’on pouvait éviter.

Un appel adressé aux autorités

Le jour même des funérailles d’Abdullah Tırpan, le 27 octobre, l’association MAZLUMDER, qui défend depuis plus de trente ans les personnes opprimées quelle que soit leur origine, a publié une déclaration au titre sans détour : sa mort est « le maillon douloureux d’une chaîne de négligences ».

Pour l’association, ce décès n’a rien d’une simple fatalité. Il est le résultat d’une indifférence et de mécanismes de libération qui existent mais que l’on n’a pas utilisés. Elle rappelle que garder en prison des personnes gravement malades porte atteinte au droit à la vie et à l’interdiction des mauvais traitements. Elle adresse deux demandes aux autorités : ouvrir sans délai une enquête sur les agents publics qui auraient manqué à leurs devoirs, et libérer sans attendre tous les détenus malades ou âgés dont l’état n’est pas compatible avec la prison.

Le lendemain, la commission des prisons de la section d’Istanbul de l’Association des droits de l’homme (İHD) s’est jointe à cet appel, selon bianet. Pour l’İHD, ces décès « ne sont pas isolés ». Ils tiennent à des problèmes profonds du système carcéral, et le ministère de la Justice en porte la responsabilité au premier chef. L’association demande que les détenus malades aient un véritable accès aux soins, que les obstacles juridiques et administratifs à leur libération soient levés immédiatement, et que des enquêtes soient ouvertes sur la mort d’Abdullah Tırpan.

Ces voix ne sont pas isolées non plus. Avocats, journalistes, écrivains et anciens magistrats avaient multiplié les appels dans les jours qui ont précédé sa mort. L’avocate Çiğdem Koç résumait ce que tous demandaient : que les détenus malades soient libérés et soignés « d’une manière digne de l’être humain ».

Respecter la loi, simplement

Ce que demandent ces associations n’est pas un privilège. C’est l’application de textes qui existent déjà.

La Constitution turque, dans son article 17, garantit à chacun le droit à la vie et le droit de protéger son intégrité physique. La loi sur l’exécution des peines permet de suspendre la peine d’un détenu dont la maladie met la vie en danger. La Turquie est aussi liée par la Convention européenne des droits de l’homme, qui protège le droit à la vie et interdit les traitements inhumains.

Le 12 octobre, deux semaines avant la mort d’Abdullah Tırpan, la section d’Adana de l’İHD rappelait déjà ces textes à propos d’un autre détenu, Celal Yıldırım. Selon Evrensel, cet homme de 55 ans a fait un infarctus le 2 octobre à la prison d’Urfa et a dû subir une angioplastie. Il souffre aussi de diabète et d’hypertension. Pour l’association, le renvoyer en prison pourrait porter atteinte, « en premier lieu, au droit à la vie ». Elle demande au ministère de la Justice d’agir en urgence pour lui et pour tous les détenus malades.

Une mort qui avait été annoncée

L’histoire d’Abdullah Tırpan montre ce qui arrive quand ces appels restent sans réponse. Dès la fin de l’année 2025, le député Ömer Faruk Gergerlioğlu avait adressé au ministre de la Justice une question écrite à son sujet. L’une de ses questions était : « S’il mourait en prison, qui en serait responsable ? » MAZLUMDER avait saisi l’administration le 6 avril, puis le 28 juin 2026, et lancé un appel public le 6 juillet. Sa famille, de son côté, n’a jamais cessé de demander qu’il puisse se soigner auprès d’elle, comme nous l’avons raconté.

Il a été inhumé le 27 octobre à Tekirdağ, la ville où il avait tenu sa boucherie pendant cinquante-cinq ans. Sa plus jeune fille, Refia, est restée près du cercueil pendant toute la cérémonie. Dans les colonnes de TR724, l’éditorialiste Ahmet Kurucan a posé la question qui reste aujourd’hui : « Cet homme est-il mort de sa belle mort, ou l’a-t-on laissé glisser vers la mort sous nos yeux ? » Chercher la réponse, écrit-il, est « un devoir d’humanité pour nous tous ».

Ceux qui attendent encore

Pour d’autres familles, il n’est pas trop tard. Mais l’attente continue.

Hatice Yıldız a 77 ans. Atteinte de démence, elle se déplace très difficilement. Elle est détenue à la prison pour femmes de Bakırköy, à Istanbul, où elle est arrivée sur un brancard en mars 2024. On lui reproche d’avoir envoyé de l’argent, par la poste de l’État, à sa fille emprisonnée et à la codétenue de celle-ci. Selon le Stockholm Center for Freedom, l’Institut de médecine légale l’a jugée à deux reprises apte à la détention, et sa demande de finir sa peine à domicile a été refusée.

İbrahim Halil Al souffre d’un cancer des tissus mous. Incarcéré en mars dans la province d’Edirne, à plus de mille kilomètres de sa famille, il aurait attendu environ cinq mois un scanner, qui a montré des signes de progression de la maladie. Il a pourtant été déclaré apte à rester en prison, au motif qu’il peut accomplir seul les gestes du quotidien. Pour lui rendre visite, sa femme, Bahar, doit faire vingt-sept heures de route.

Nous pensons aussi à Celal Yıldırım, et à Mehmet Daylak, enseignant atteint d’un cancer, dont nous avons raconté l’histoire. Des visages différents, et une même attente : une décision, une porte qui s’ouvre.

Notre regard

Le Collectif DDH ne se place contre aucun pays ni aucun peuple. Nous connaissons l’attachement des familles de Turquie à leurs aînés et à leurs malades. C’est au nom de ces valeurs partagées que nous joignons notre voix à celles de MAZLUMDER et de l’İHD.

Aux autorités turques, nous adressons un appel respectueux mais pressant. Appliquez la loi qui existe déjà. Laissez les détenus gravement malades et âgés se soigner auprès de leurs familles. Faites examiner leur état par des médecins indépendants, à temps. Et faites en sorte que les circonstances de la mort d’Abdullah Tırpan soient éclaircies.

Aucun prisonnier ne devrait mourir en détention par négligence. Respecter le droit à la vie d’un détenu malade ne retire rien à la justice. Au contraire, c’est ce qui lui donne son sens.

Sources