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Collectif DDH

L’influence turque en Afrique : Quand les contrats d’armement servent la traque du mouvement Gülen

Au-delà des contrats commerciaux, la présence turque en Afrique se double désormais d’une exigence politique stricte. En s’appuyant sur les révélations du documentaire Le drone et le Coran, cette analyse examine comment Ankara articule ses exportations technologiques, notamment le drone TB2, avec une restructuration forcée de l’influence éducative sur le continent. Du Sénégal à l’Éthiopie, le démantèlement des institutions liées au mouvement Hizmet semble être devenu une condition tacite, mais déterminante, des nouveaux partenariats stratégiques de la Turquie.

Le paysage des acteurs turcs en Afrique a connu une mutation profonde. Si les décennies précédentes ont vu l’émergence d’un rayonnement porté par les structures privées du mouvement Hizmet, agissant indépendamment de l’appareil d’État, la situation a basculé après 2016. Ankara a alors entrepris de reprendre en main cette influence pour en faire un enjeu de sécurité nationale. Cette transition marque le passage d’une présence associative décentralisée à une diplomatie d’État mêlant puissance militaire et accords économiques.

La Fondation Maarif : La nationalisation de l’influence éducative

Le premier pilier de cette stratégie est le remplacement systématique des institutions liées au mouvement Hizmet (fondé par Fethullah Gülen). Depuis 2016, Ankara a engagé une vaste offensive diplomatique pour obtenir la fermeture de ces établissements ou leur transfert à la Fondation Maarif.

Cet organisme public, rattaché au ministère turc de l’Éducation, permet à l’État de substituer une influence institutionnelle directe à l’ancien réseau privé. Ce basculement n’est pas seulement pédagogique ; il marque la volonté de la Turquie de s’assurer que sa vitrine éducative à l’international soit strictement alignée sur les priorités politiques du gouvernement.

Sénégal et Guinée : Infrastructures et diplomatie transactionnelle

En Afrique de l’Ouest, cette transition a souvent pris la forme d’un échange de bons procédés. Le cas du Sénégal, mis en avant par l’enquête de France 24, est emblématique. En 2017, la fermeture des écoles liées au mouvement Hizmet a suscité une vive émotion parmi les familles locales.

Cependant, cette décision a coïncidé avec la montée en puissance de grands groupes turcs du BTP, tels que Summa et Limak, dans des chantiers stratégiques comme l’aéroport international de Dakar. Bien qu’aucun lien contractuel ne soit officiellement admis, la chronologie des faits suggère une forme de diplomatie transactionnelle où l’accès aux marchés publics est facilité par un alignement sur les impératifs politiques d’Ankara.

L’Éthiopie et le levier de la technologie militaire

C’est en Éthiopie que cette stratégie atteint sa dimension la plus stratégique. Confronté à un conflit interne majeur au Tigré, le gouvernement d’Addis-Abeba a trouvé en la Turquie un partenaire de défense de premier plan.

Le documentaire souligne un lien étroit entre la livraison des célèbres drones Bayraktar TB2 et le sort des écoles liées au mouvement Hizmet. En août 2021, ces établissements passaient sous le contrôle de la Fondation Maarif. Quelques mois plus tard, l’efficacité opérationnelle des drones turcs sur le champ de bataille éthiopien confirmait l’émergence d’une « diplomatie du drone ». Ici, la supériorité technologique militaire devient l’argument ultime pour obtenir des concessions politiques internes chez le partenaire africain.

Une projection de puissance sous conditions

L’Afrique apparaît désormais comme un laboratoire pour une nouvelle forme de puissance turque. En liant ses exportations de défense et ses investissements à des exigences de sécurité intérieure — spécifiquement le démantèlement des réseaux éducatif du mouvement Gülen — la Turquie redéfinit les termes de ses partenariats.

Cette approche interroge toutefois la souveraineté des États partenaires sur le long terme. Si le drone TB2 et les infrastructures de qualité sont des atouts indéniables pour les capitales africaines, le prix à payer est celui d’une implication directe dans les contentieux politiques internes de la Turquie. La question reste de savoir si cette diplomatie de la conditionnalité pourra s’inscrire durablement sans fragiliser la confiance des acteurs locaux.