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Collectif DDH

Mehmet Daylak devant la prison d'Aksaray

Mehmet Daylak, malade du cancer, privé de l’examen qui pouvait le sauver

Il devait passer un examen le lendemain matin, celui qui allait dire à sa famille si son cancer était revenu. Il ne l’a jamais passé. La veille, Mehmet Daylak, père d’une adolescente de 13 ans, a été reconduit en prison. Son histoire, révélée le 18 octobre, rejoint celles d’autres familles qui, cette même semaine, ont vu un proche arrêté ou poursuivi pour des liens présumés avec le mouvement Gülen. Derrière chaque dossier, il y a un visage, un foyer, et une attente.

Histoire d’une vie : un professeur qui n’a jamais cessé de se battre

Mehmet Daylak était professeur de mathématiques à Osmaniye, dans le sud de la Turquie. En 2014, deux ans environ après son mariage, on lui découvre un cancer des testicules. La maladie progresse jusqu’au stade IV. Commencent alors des années d’hôpital : plusieurs opérations, des chimiothérapies lourdes et une greffe de cellules souches, raconte la journaliste Sevinç Özarslan sur le site TR724. Les chirurgiens lui retirent un rein, la vésicule biliaire et une partie du foie. Il souffre aussi de diabète et de goutte, qui l’empêchent parfois de marcher pendant de longues périodes.

En 2015, malgré la maladie, il réussit le concours de la fonction publique réservé aux personnes handicapées et il est nommé enseignant dans un lycée d’Osmaniye. Il y travaille environ sept mois. Après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, sa vie bascule une seconde fois. Arrêté en 2017, il passe sept mois seul à l’infirmerie de la prison d’Osmaniye, avant d’être libéré pour raisons de santé. Il est ensuite condamné à plus de huit ans de prison, notamment parce qu’il avait déposé de l’argent à la Bank Asya, une banque légale à l’époque et fermée depuis. La Cour de cassation annule cette condamnation, mais le dossier n’est toujours pas clos.

Le 5 mai 2025, il est de nouveau arrêté à Gaziantep, dans le cadre d’une enquête sur une prétendue « restructuration » du mouvement. Selon son épouse, aucun acte d’accusation n’est dressé pendant près d’un an. Le 24 septembre 2026, le tribunal pénal de Gaziantep le condamne à plus de sept ans de prison pour « appartenance à une organisation terroriste armée », mais ordonne sa remise en liberté en attendant l’appel.

La liberté ne dure que treize jours. Le procureur fait opposition, et le 7 octobre, la police vient le chercher chez sa belle-mère à Aksaray. Or ses derniers examens d’IRM et de scanner montraient des anomalies laissant craindre une récidive, avec de possibles métastases. Un TEP-scan était prévu le lendemain, le 8 octobre, à l’hôpital universitaire Hacettepe d’Ankara. Il n’a jamais eu lieu. Mehmet Daylak, dont le taux d’invalidité est évalué à 86 %, est aujourd’hui détenu à la prison d’Aksaray. Sa famille dit avoir transmis rapports médicaux et demandes d’examen, sans obtenir sa libération.

À la maison, le temps s’est arrêté. Son épouse raconte une famille qui vit « le cœur serré ». Leur fille de 13 ans, qui révise pour l’examen d’entrée au lycée, sursaute, dit-elle, à chaque bruit à la porte, de peur que la police revienne. Elle-même pense sans cesse aux résultats d’examens que personne n’a pu lire, et à son mari qui, en prison, ne peut pas voir un médecin quand il en a besoin. Pour cette famille, chaque jour qui passe sans diagnostic est un jour de plus d’incertitude.

Le député Ömer Faruk Gergerlioğlu (parti DEM), médecin de formation et défenseur des droits humains qui suit depuis des années le sort des détenus malades, a lancé un appel : selon lui, la santé des prisonniers gravement atteints doit passer avant tout, d’autant que les prisons sont déjà surpeuplées. Le Comité anti-torture du Conseil de l’Europe s’en inquiétait d’ailleurs début octobre, en relevant environ 338 000 personnes détenues en juin 2024.

Un journaliste, dix ans après la fermeture de son journal

Le 19 octobre, la chaîne publique TRT Haber a annoncé qu’un tribunal d’Istanbul avait placé en détention le journaliste Mehmet Yılmaz, rapportent le SCF et Bosphorama. Ancien rédacteur au quotidien Bugün, passé par Zaman, il était devenu rédacteur en chef du journal Özgür Düşünce. Tous ces titres ont été fermés après 2016. Les autorités le recherchaient depuis dix ans. Il a été arrêté lors de perquisitions menées dans quatre arrondissements d’Istanbul, en même temps qu’Abdullah Ilık, déjà condamné à plus de six ans de prison, et Serdar Uluocak, un policier révoqué. Les trois hommes ont été placés en détention.

Le principal reproche fait à Mehmet Yılmaz : avoir utilisé ByLock, une messagerie cryptée que les autorités présentent comme l’outil de communication secret du mouvement. Pour beaucoup de journalistes de sa génération, la fermeture de leur rédaction a été le début d’une longue errance : après la tentative de coup d’État, plus de 160 médias ont été fermés par décret-loi et des dizaines de journalistes emprisonnés, rappelle Human Rights Watch.

31 personnes arrêtées pour un compte bancaire ou un appel téléphonique

Le mardi 20 octobre, la police a placé 31 personnes en garde à vue dans quatre provinces, Istanbul, Burdur, Ordu et Izmir, selon l’agence officielle Anadolu citée par le Stockholm Center for Freedom (SCF). À Istanbul, l’enquête vise un prétendu « réseau clandestin au sein de la police », et touche des fonctionnaires en poste comme des agents révoqués. À Izmir, trois policiers révoqués et un enseignant ont été arrêtés, ainsi que dix personnes accusées de « propagande » sur les réseaux sociaux.

Les éléments retenus par les enquêteurs interrogent : le témoignage d’un témoin secret, des dépôts sur un compte à la Bank Asya, des dons à des associations pour financer des bourses d’études, et des appels passés depuis des cabines téléphoniques. Dans ces enquêtes dites « des cabines », les policiers ne connaissent pas le contenu des conversations : il suffit que le numéro d’une personne ait été composé juste avant ou juste après celui d’un suspect pour qu’elle soit présumée membre du mouvement. Avoir un compte bancaire, utiliser une application ou être abonné à un journal étaient pourtant des actes parfaitement légaux au moment des faits.

22 anciens magistrats face à 50 ans de prison

D’anciens juges sont, eux aussi, passés de l’autre côté de la barre. Le parquet requiert jusqu’à 50 ans de prison contre 22 anciens juges et procureurs révoqués pour des liens présumés avec le mouvement, indique le SCF. La 7e cour d’assises de Bakırköy, à Istanbul, a accepté l’acte d’accusation. On leur reproche d’avoir « privé illégalement des personnes de leur liberté » dans l’affaire Devrimci Karargâh (« Quartier général révolutionnaire »), un groupe d’extrême gauche jugé entre 2009 et 2012.

Le raisonnement est le suivant : cinq personnes acquittées dans ce dossier ont obtenu une indemnisation de l’État pour leur détention, et cette somme est désormais traitée comme une perte pour le Trésor, imputable aux magistrats. Le Conseil des juges et des procureurs a autorisé les poursuites le 8 octobre 2024. L’article ne précise pas quelles preuves établiraient une faute intentionnelle de chacun des accusés. Ces 22 magistrats font partie des 4 006 juges et procureurs révoqués pendant l’état d’urgence, entre 2016 et 2018. La Cour européenne des droits de l’homme a déjà constaté, en février 2025, une violation du droit à un procès équitable pour 120 juges et procureurs, puis, en mars 2025, le caractère illégal de la détention provisoire de 51 autres.

Des milliers de familles dans l’attente

Ces histoires ne sont pas isolées. Selon les derniers chiffres du ministère de la Justice, plus de 127 000 personnes ont été condamnées depuis 2016 pour des liens présumés avec le mouvement Gülen. 10 485 sont encore en prison et des procédures sont en cours contre 83 404 autres. Derrière ces chiffres, il y a des enfants qui grandissent en attendant un parent, des conjoints qui font des centaines de kilomètres pour une visite, des malades qui attendent des soins. Le mouvement, dont le fondateur Fethullah Gülen est mort en 2024, nie toute implication dans la tentative de coup d’État et toute activité terroriste.

Notre regard

Le Collectif DDH ne se place contre aucun pays ni aucun peuple. Nous défendons une idée simple : la dignité humaine et le droit d’être soigné ne dépendent pas des accusations portées contre une personne. Un homme gravement malade, dont la condamnation n’est même pas définitive, doit pouvoir passer l’examen qui conditionne son traitement. Nous espérons que Mehmet Daylak pourra rapidement retrouver sa famille et recevoir les soins dont il a besoin. Nous souhaitons aussi que des actes qui étaient légaux au moment où ils ont été accomplis, un compte bancaire, une application ou un appel téléphonique, ne suffisent plus à priver quelqu’un de sa liberté, conformément aux arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme. Parler de ces familles, c’est déjà leur dire qu’elles ne sont pas oubliées.


Sources

  • Sevinç Özarslan, « Kanser tedavisi gören KHK’lı matematik öğretmeni Mehmet Daylak ikinci kez tutuklandı », TR724, 18 octobre 2026. Lire
  • « Turkish teacher facing possible cancer recurrence jailed again over alleged Gülen links », Stockholm Center for Freedom, 20 octobre 2026. Lire
  • « Turquie : un journaliste condamné pour appartenance au mouvement Gülen », Bosphorama, 20 octobre 2026. Lire
  • « Turkish police detain 31 over alleged Gülen movement links in 4 provinces », Stockholm Center for Freedom, 20 octobre 2026. Lire
  • « Turkey seeks up to 50 years for 22 former judges, prosecutors dismissed over alleged Gülen links », Stockholm Center for Freedom, 20 octobre 2026. Lire