MARS 2026 – ACTUALITÉ DES DROITS HUMAINS EN TURQUIE
Le mois de mars 2026 a été marqué par de nombreuses atteintes aux droits de l’homme en Turquie. Au cours de ce mois, la CEDH a rendu plusieurs arrêts, notamment les arrêts ÇAKAR contre TURQUIE et Yaman contre TURQUIE. Toutefois, la Turquie persiste dans son mépris des arrêts de la Cour, comme en témoigne l’inexécution flagrante de l’arrêt Yalçınkaya. Des arrestations ont été fondées sur l’usage de l’application ByLock. Le bilan est particulièrement lourd concernant la gestion des détenus malades et l’impunité des forces de sécurité. La mort d’Ömer Alaca et de Mehmet Edip Taşar (70 ans) met en lumière le refus systématique des autorités d’accorder des libérations pour raisons de santé ou des suspensions de peine.
DROIT À LA VIE
Au cours de la semaine, les procureurs ont ordonné la mise en détention d’au moins 512 personnes soupçonnées d’avoir des liens avec le mouvement Gülen. En octobre 2020, un avis du Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire (WGAD) a estimé que l’emprisonnement généralisé ou systématique de personnes soupçonnées d’avoir des liens avec ce groupe pouvait constituer un crime contre l’humanité. Solidarity with OTHERS a constitué une base de données détaillée pour suivre les détentions massives liées au mouvement Gülen depuis le coup d’État manqué de juillet 2016.
DETENTION ET ARRESTATION ARBITRAIRES
17 mars : Un tribunal d’Istanbul a ordonné la nouvelle arrestation de quatre accusés, dont Zeki Doruk, propriétaire de Tatbak et Hakmar, pour financement du terrorisme et appartenance à une organisation armée, pour avoir prétendument fourni une aide financière aux familles de personnes emprisonnées ou licenciées en raison de leurs liens avec le mouvement Gülen, annulant leur libération suite à un appel du procureur.
25 mars : Les procureurs turcs ont ordonné la mise en détention de neuf personnes soupçonnées d’avoir utilisé l’application de messagerie ByLock, malgré des arrêts de la CEDH, car les autorités continuent de considérer son utilisation comme une preuve d’appartenance à une organisation terroriste sans apporter de preuves individuelles.
PRIVATION ARBITRAIRE DE LA VIE
13 mars : Ömer Alaca, un ancien imam destitué en vertu des décrets d’urgence post-coup d’État de 2016, est décédé d’un cancer du côlon de stade quatre après avoir passé 502 jours en prison à Van, où il a déclaré s’être vu refuser une libération en temps opportun malgré le développement de la maladie en détention.
16 mars : La Cour constitutionnelle turque a estimé que le meurtre de Sürmi İnce, commis en 2016 à Yüksekova par le soldat Ali Dalgıran, ne constituait pas une violation du droit à la vie, jugeant qu’il résultait d’une négligence plutôt que d’une intention délibérée.
24 mars : Mehmet Edip Taşar, un détenu kurde âgé de 70 ans dont l’état de santé était critique, est décédé à l’hôpital après que les autorités eurent refusé à plusieurs reprises de le libérer malgré la gravité de son état, ce qui soulève des inquiétudes quant à l’absence de suspension des peines pour les détenus gravement malades
DISPARITIONS FORCEES
Nous sommes toujours sans nouvelles de Yusuf Bilge Tunç, un ancien fonctionnaire licencié par décret-loi pendant l’état d’urgence de 2016-2018 et porté disparu depuis le 6 août 2019, dans ce qui semble être l’un des derniers cas d’une série de disparitions forcées présumées de détracteurs du gouvernement depuis 2016.
LIBERTE DE REUNION ET D’ASSOCIATION
6 mars : Les procureurs turcs ont mis en examen 11 étudiants de l’Université technique du Moyen-Orient pour avoir participé à des manifestations à Ankara contre l’arrestation, le 20 mars 2025, du maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, les accusant d’avoir pris part à des manifestations illégales et d’avoir refusé de se disperser.
8 mars : Six personnes ont été interpellées à Istanbul après que des femmes se sont rassemblées rue Sıraselviler pour la 24e Marche féministe nocturne à l’occasion de la Journée internationale des femmes, malgré l’interdiction de manifester imposée pour la journée par les autorités locales.
8 mars : la police turque a brièvement interpellé les mères d’élèves officiers et de lieutenants condamnés à la prison à perpétuité pour leur implication dans la tentative de coup d’État de 2016, alors qu’elles s’étaient rassemblées à Istanbul pour lire un communiqué de presse réclamant que justice soit rendue à leurs enfants.
17 mars : La Cour européenne des droits de l’homme a estimé que la Turquie avait violé l’interdiction des traitements inhumains ou dégradants en recourant à une force disproportionnée contre Ceyda Sungur lors des manifestations du parc Gezi en 2013 et en ne garantissant pas une responsabilité effective.
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24 mars : La police turque a arrêté 170 personnes lors de perquisitions menées cette semaine dans le cadre des célébrations du Nevruz, les accusant de faire de la propagande en faveur du PKK, ce qui met en évidence la criminalisation persistante de l’expression kurde malgré les efforts en cours dans le cadre de l’initiative de paix.
LIBERTÉ D’EXPRESSION ET MÉDIAS
1er mars : Le Syndicat des journalistes turcs a demandé la libération immédiate de trois journalistes placés en détention pour avoir filmé des images près de la base aérienne d’İncirlik, alors que les tensions régionales s’intensifient. Les autorités ont invoqué de prétendues violations de la législation relative aux zones militaires réglementées, tandis que les organisations de défense de la liberté de la presse ont condamné cette mesure, la qualifiant d’ingérence injustifiée dans le travail journalistique.
2 mars : Les procureurs turcs ont ouvert une enquête pénale visant 168 personnalités publiques ayant signé un manifeste en faveur de la laïcité, à la suite d’une plainte déposée par le ministère de l’Éducation, qui reprochait au texte d’inciter à la haine et d’insulter les institutions de l’État.
6 mars : Un tribunal d’Istanbul a condamné Orhan Turan, président de la TÜSİAD, et Ömer Arif Aras, président du conseil consultatif, à des peines de prison avec sursis d’un an, trois mois et 18 jours pour avoir « diffusé publiquement des informations trompeuses » dans le cadre de discours critiquant les politiques gouvernementales.
7 mars : Les procureurs turcs ont ouvert une enquête sur la chanteuse pop Hande Yener, soupçonnée d’avoir participé à des chants antigouvernementaux lors de deux concerts en mai 2025, à la suite d’une plainte déposée auprès du Centre de communication de la présidence (CİMER).
11 mars : La cinéaste kurde Rojhilat Aksoy est jugée à Diyarbakır pour avoir prétendument porté atteinte à la nation turque après avoir projeté le documentaire d’animation Aurora’s Sunrise, consacré au génocide arménien.
12 mars : Un tribunal d’Istanbul a condamné les journalistes Nazlı Ilıcak et Ahmet Altan à des peines de prison réduites lors de leur troisième nouveau procès pour avoir prétendument apporté leur soutien au mouvement Gülen sans en être membres, en raison de commentaires publiés dans les médias en lien avec la tentative de coup d’État de 2016.
16 mars : Un tribunal de Gaziantep a ordonné l’arrestation du dirigeant syndical Mehmet Türkmen à la suite d’un discours prononcé en soutien aux ouvriers du secteur du tapis qui manifestaient pour réclamer le paiement de leurs salaires impayés. Il est notamment accusé d’incitation à la haine publique et de diffusion d’informations trompeuses.
19 mars : Freedom House a indiqué que la Turquie avait connu un net recul des libertés au cours des deux dernières décennies sous le régime de Recep Tayyip Erdoğan, obtenant la note la plus basse en matière de respect des procédures régulières et restant le seul pays européen classé comme « non libre ».
22 mars : Le journaliste İsmail Arı, du journal BirGün, a été placé en détention en Turquie pour « diffusion de fausses informations », dans un contexte où les inquiétudes persistent concernant la liberté de la presse et la criminalisation du journalisme.
23 mars : Les autorités turques ont ouvert des enquêtes contre au moins 70 journalistes en vertu de la loi de 2022 sur la désinformation, dont les dispositions générales et vagues permettent aux procureurs de qualifier les reportages critiques de « fausses informations », ce qui donne lieu à des détentions, des arrestations et des poursuites judiciaires.
26 mars : les autorités turques ont de nouveau bloqué les comptes YouTube et X de KHK TV, quelques mois seulement après une décision de la Cour constitutionnelle ordonnant leur réactivation.
INDEPENDANCE JUDICIAIRE ET ÉTAT DE DROIT
2 mars : Les procureurs turcs ont ouvert une enquête sur deux journalistes et six proches de victimes du séisme pour avoir critiqué les experts désignés par le tribunal, dont les rapports ont conduit à la remise en liberté de suspects dans des procès liés à l’effondrement meurtrier de bâtiments à la suite des séismes de 2023.
3 mars : un tribunal turc a ordonné l’arrestation de Tanju Özcan, maire de Bolu et membre du parti d’opposition CHP, pour des faits d’abus de pouvoir et d’extorsion liés à des dons versés à une fondation affiliée à la municipalité ; le ministère de l’Intérieur l’a ensuite suspendu de ses fonctions dans l’attente de son procès.
7 mars : Le Conseil d’État turc a annulé la décision d’un tribunal inférieur qui avait réintégré un universitaire licencié pour avoir signé la pétition « Universitaires pour la paix » de 2016, refusant ainsi de se conformer à un arrêt rendu en 2019 par la Cour constitutionnelle, qui avait estimé que ce licenciement constituait une violation de la liberté d’expression.
10 mars : Les procureurs turcs ont ouvert une enquête sur le chef du CHP, Özgür Özel, pour avoir prétendument insulté des magistrats après avoir critiqué le collège de juges présidant le procès pour corruption d’Ekrem İmamoğlu, actuellement incarcéré et passible d’une peine pouvant aller jusqu’à 2 430 ans de prison.
12 mars : Un tribunal d’Istanbul a placé Nurullah Efe Ankut, dirigeant du HKP, en résidence surveillée pour avoir insulté Recep Tayyip Erdoğan, à la suite de propos qu’il avait tenus à la presse après une audience.
13 mars : Les autorités turques ont placé en détention Ömer Günel, maire de Kuşadası (CHP), ainsi que cinq autres personnes, dans le cadre d’une enquête pour corruption et faute professionnelle menée par le parquet d’Istanbul. Il s’agit de la dernière action judiciaire en date visant des municipalités dirigées par l’opposition depuis les élections locales de 2024.
17 mars : La Cour européenne des droits de l’homme a jugé que la Turquie avait violé les droits de 93 personnes accusées d’avoir des liens avec le mouvement Gülen, estimant que les arrestations avaient été effectuées en l’absence de soupçons raisonnables et que les tribunaux avaient invoqué des motifs insuffisants et généraux pour justifier et prolonger la détention provisoire.
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24 mars : Une cour d’appel turque a classé sans suite les poursuites engagées contre des fonctionnaires dans le cadre de la catastrophe minière de Soma de 2014, qui avait coûté la vie à 301 mineurs, invoquant la prescription, mettant ainsi fin de facto aux procédures visant à établir la responsabilité des autorités publiques, malgré les conclusions antérieures faisant état de manquements dans la surveillance.
27 mars : les autorités turques ont arrêté le maire d’Uşak, Özkan Yalım, ainsi que dix autres personnes dans le cadre d’une enquête pour corruption, qui s’inscrit dans une vague de répression judiciaire de plus en plus étendue visant les municipalités dirigées par le parti d’opposition CHP.
MINORITE KURDE
10 mars : les procureurs turcs ont mis en examen le journaliste kurde Nedim Oruç pour des faits liés au terrorisme, en raison de ses reportages et de ses publications sur les réseaux sociaux, après qu’il eut été arrêté alors qu’il couvrait des manifestations à Cizre.
18 mars : À Cizre, la police a interpellé un adolescent de 15 ans parce qu’il portait un t-shirt portant l’inscription « Kurdistan » ; celui-ci a ensuite porté plainte pour mauvais traitements, tout en étant poursuivi pour insulte et résistance à un agent de la force publique.
27 mars : La Cour constitutionnelle turque a estimé que les forces de sécurité avaient violé le droit à la vie et à la dignité humaine de Hacı Lokman Birlik, un Kurde tué en 2015 dont le corps avait été traîné derrière un véhicule blindé, dans une affaire qui met en lumière les préoccupations de longue date concernant l’impunité.
CONDITIONS DE DETENTION
9 mars : La libération de plusieurs prisonniers politiques à Eskişehir a été repoussée après que les commissions administratives pénitentiaires ont reporté leur libération conditionnelle en invoquant des motifs tels que « l’absence de remords » et la persistance d’« attitudes militantes », alors que nombre d’entre eux remplissaient les conditions requises pour bénéficier d’une libération conditionnelle et souffraient de graves problèmes de santé.
19 mars : La commission pénitentiaire de Karabük a reporté pour la huitième fois la libération conditionnelle du détenu kurde Adem Oktay, invoquant un manque de remords bien qu’il ait purgé la peine requise, ce qui soulève des inquiétudes quant aux pratiques arbitraires et politisées en matière de libération conditionnelle en Turquie.
23 mars : Un rapport du CİSST a révélé une aggravation de la surpopulation carcérale en Turquie, où près de 900 jeunes enfants vivent derrière les barreaux avec leur mère en raison de la hausse des taux d’incarcération et du manque d’alternatives à la détention.
27 mars : Les autorités turques ont maintenu en détention Mehmet Gürler, un détenu gravement malade atteint d’une sclérose en plaques à un stade avancé, malgré deux expertises médico-légales le jugeant inapte à la détention, après qu’un procureur eut rejeté sa demande de libération en invoquant des raisons de sécurité publique.
REFUGIES ET MIGRANTS
9 mars : Quatorze migrants afghans, dont des femmes et des enfants, ont trouvé la mort après qu’un bateau transportant des migrants en situation irrégulière est entré en collision avec un navire des garde-côtes turcs près de Finike, dans la province d’Antalya, tandis que 15 autres ont réussi à rejoindre la côte et ont été placés en détention, les autorités ayant ouvert une enquête sur cet incident.
12 mars : Deux militants turkmènes, Alisher Sakhatov et Abdulla Orusov, sont toujours portés disparus après avoir été libérés d’un centre de rétention, alors même que la Cour constitutionnelle turque avait rendu une décision suspendant leur expulsion, ce qui fait craindre qu’ils aient été expulsés illégalement.
16 mars : Le Barreau d’Izmir a annoncé qu’il ferait appel de la décision de ne pas engager de poursuites dans l’affaire Michael Adufu, décédé après avoir été placé en détention à Izmir, invoquant des questions non résolues concernant la responsabilité des autorités et l’accès de M. Adufu aux soins médicaux.
TORTURE ET MAUVAIS TRAITEMENTS
4 mars : Une enseignante turque gravement malade, incarcérée pour ses liens présumés avec le mouvement Gülen, a été renvoyée en prison alors que les médecins avaient indiqué qu’elle avait besoin d’une intervention chirurgicale d’urgence et d’un traitement vital, selon sa famille.
6 mars : Une commission médico-légale turque a de nouveau estimé que l’ancien officier Mehmet Gürler, incarcéré, atteint de sclérose en plaques à un stade avancé et en fauteuil roulant, n’était pas apte à rester en prison, mais les autorités n’ont pas suspendu sa peine de prison à perpétuité.
18 mars : Nermin Varol, une ancienne enseignante qui avait déjà été traitée pour un cancer, est détenue dans une prison surpeuplée d’Ankara après avoir été condamnée pour des liens présumés avec le mouvement Gülen ; ses proches alertent sur le fait que ces conditions de détention présentent de graves risques pour sa santé.