Vulnérables derrière les barreaux : un rapport donne la parole aux détenus que l’on oublie
Abdullah Tırpan est mort lundi 26 octobre, à 73 ans, quatre jours après avoir été amputé d’une jambe, sans avoir pu rentrer chez lui. Deux jours plus tard, l’association belge Solidarity with OTHERS publie un rapport qui cite son nom. Il n’est pas le seul. Le document raconte l’histoire de dizaines d’hommes et de femmes malades, âgés, ou mères de très jeunes enfants, pour qui la prison est devenue une épreuve que leur corps ne peut plus supporter.
👉 Télécharger le rapport complet (PDF, en anglais) : « Vulnerable Behind Bars : Ongoing Human Rights Violations in Türkiye’s Prisons »
Ce qu’Abdullah Tırpan laisse derrière lui
Nous avons raconté son histoire, puis sa mort. Diabétique, en fauteuil roulant, il souffrait de plaies au pied qui ne guérissaient pas. Sa famille demandait seulement qu’il puisse se soigner auprès d’elle. Il est mort en réanimation, toujours prisonnier.
Le rapport le présente comme le cas le plus récent d’une longue série. Il le place à côté d’İbrahim Güngör, 73 ans, atteint de la maladie d’Alzheimer, mort en septembre 2025. Et de Yusuf Bekmezci, 81 ans, mort en 2022. Pour ce dernier, l’Institut de médecine légale lui-même avait recommandé de suspendre sa peine pendant trois mois. La recommandation n’a pas été suivie. Son gendre avait adressé aux autorités une requête d’une soixantaine de pages. Elle est restée sans réponse. Yusuf Bekmezci a passé 47 jours inconscient en soins intensifs avant de mourir.
Ces histoires se ressemblent trop pour être des accidents. C’est la thèse centrale du rapport.
Un document construit à partir de témoignages
Le rapport est signé par le Dr Fikret Demirçivi. Il repose sur une vingtaine de dossiers individuels réunis par l’association en 2025 et 2026, sur huit entretiens menés cette année avec des mères détenues ou anciennement détenues, et sur dix ans de littérature consacrée au système pénitentiaire. L’auteur s’appuie aussi sur 79 entretiens approfondis réalisés pendant ses recherches de doctorat. Il reconnaît honnêtement les limites de son travail : il n’a pas pu inspecter lui-même les prisons, et son échantillon reste réduit.
Les chiffres officiels qu’il rassemble donnent pourtant la mesure de la situation. Au 3 septembre 2026, 434 681 personnes étaient détenues dans 402 établissements prévus pour 304 278 places, soit une surpopulation d’environ 43 %. Selon les registres parlementaires cités par l’Association des droits de l’homme (İHD), 1 001 personnes sont mortes en prison en 2025. La même association a recensé au moins 24 207 atteintes aux droits des détenus la même année. En avril 2025, on comptait 1 412 prisonniers malades, dont 335 gravement.
« Pas possible pour le moment »
Le rapport donne un nom à ce qu’il observe : la « négligence délibérée ». Il s’agit, explique l’auteur, du refus ciblé d’un soin ou d’un droit à une personne précise, présenté comme la conséquence d’une contrainte extérieure. Un transfert à l’hôpital « pas possible pour le moment ». Un médicament « en rupture de stock ». Un rendez-vous reporté pour une question de planning. Chaque refus, pris isolément, semble administratif. Mis bout à bout, ils dessinent autre chose.
L’histoire d’Asuman Birinci en est un exemple. Détenue à la prison fermée de type L d’Antalya, elle souffre de saignements gynécologiques continus depuis vingt jours. Son taux d’hémoglobine est tombé à 6,8 g/dL, ses réserves de fer sont presque à zéro. Ses demandes de compléments ont été refusées, son transfert à l’hôpital reporté à plusieurs reprises. Une opération urgente a été recommandée en février 2026. Elle n’a toujours pas eu lieu.
Ömer Yaman, 70 ans, a perdu la vue d’un œil après six mois sans traitement de sa cataracte. Havva Dönmez entame sa troisième année de traitement contre le cancer à la prison fermée d’Edirne. Betül Aygün, elle aussi atteinte d’un cancer, a attendu sa biopsie près de six mois à la prison d’Ödemiş ; elle est morte plus tard en Allemagne.
Vieillir en cellule
Erol Şengök a 89 ans. Il se déplace en fauteuil roulant et ne peut plus assurer seul sa toilette. Il est détenu à la prison de type T de Sincan, près d’Ankara, un établissement qui n’est pas conçu pour des personnes ayant besoin de soins permanents. Il a dit craindre pour sa vie. La seule solution proposée est un transfert vers un établissement adapté à Istanbul ou à İzmir, loin de sa famille qui vit à Kırşehir.
Şehabettin Harput, 76 ans, ancien gouverneur et ancien sous-secrétaire au ministère de l’Intérieur, a été réincarcéré en mai 2026 pour purger une peine de huit ans et neuf mois. L’écrivain Ali Ünal, 71 ans, est détenu depuis août 2016 et a passé de longues périodes à l’isolement.
La loi prévoit pourtant une issue. L’article 16 de la loi n° 5275 sur l’exécution des peines permet de suspendre une peine lorsque la détention met la vie du détenu en danger. Mais cette décision dépend presque entièrement des avis de l’Institut de médecine légale (ATK). Selon le rapport, ces avis concluent régulièrement qu’un détenu « peut rester en prison », parfois en contradiction avec les dossiers des hôpitaux. L’ancienne députée Aysel Tuğluk, atteinte de démence, n’a été libérée en octobre 2022 qu’après un second avis et une longue mobilisation.
Des enfants derrière la vitre
Fin 2024, environ 759 enfants de moins de six ans vivaient en prison avec leur mère. Ils seraient près de 900 début 2026.
Pour les autres familles, la rencontre se fait le plus souvent derrière une vitre, avec un téléphone. Les visites sans séparation ne sont accordées en principe qu’une fois par mois ou lors des fêtes religieuses, et elles sont souvent restreintes pour les personnes condamnées en vertu de la législation antiterroriste. Les mères interrogées décrivent des enfants joyeux et sociables avant l’incarcération, devenus renfermés ensuite. Certaines racontent avoir été écartées des rendez-vous médicaux de leur bébé, au point d’hésiter à demander des soins pour lui.
La journaliste Gazel Bulut est entrée en prison en juillet 2017. Sa fille Çiğdem avait alors un an et demi. Quand sa mère a été libérée, en août 2026, à la fin de sa peine, la petite fille avait l’âge d’aller à l’école. Pendant près de neuf ans, elles se sont surtout vues à travers une vitre.
Le petit Selman Tekin est atteint d’une tuberculose ganglionnaire active. Un rapport d’hôpital indique qu’il a besoin des soins de sa mère, Melek, toujours détenue. Là encore, la loi offre une solution : l’article 16/A de la loi n° 5275, appelé « loi Yusuf Kerim », permet de suspendre la peine d’une mère lorsque la séparation nuirait gravement à un enfant de moins de six ans. Selon le rapport, elle n’a pas été appliquée dans son cas.
Ce que demande le rapport
Les recommandations sont concrètes. Aux autorités turques, l’auteur demande que tout refus de soins ou de contact familial soit écrit, motivé, limité dans le temps et soumis à un contrôle indépendant. Il demande l’application réelle des articles 16 et 16/A, et la mise en œuvre des arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme Yalçınkaya (2023) et Yasak (2026). Il appelle aussi à aligner les fouilles à nu et l’isolement prolongé sur les règles des Nations unies, dites règles Nelson Mandela et règles de Bangkok pour les femmes détenues.
Au Conseil de l’Europe et à son Comité pour la prévention de la torture, il demande de publier les rapports encore non diffusés. Aux Nations unies, il demande d’envisager une visite du rapporteur spécial sur le droit à la santé. À l’Union européenne, d’intégrer ces constats dans ses échanges avec Ankara. Aux médias et aux organisations de défense des droits humains, enfin, il demande de ne pas lâcher les cas individuels et de les suivre dans le temps.
Notre regard
Ces drames ne sont pas le fruit du hasard. C’est le cœur du rapport, et son auteur, le Dr Fikret Demirçivi, nous l’a redit : ces violations graves sont commises sciemment. On invoque un manque de moyens, un bâtiment inadapté, un médicament « en rupture de stock », pour donner l’apparence d’une simple insuffisance. Mais derrière chaque transfert « pas possible pour le moment », chaque soin reporté, chaque parloir derrière une vitre, il y a des choix.
Il en donne un exemple simple. Dans une prison, un gardien ferme la vanne d’eau ; lorsqu’un gardien plus humain prend son service, il la rouvre. Si un geste d’humanité suffit à rendre l’eau, c’est bien que la privation n’était pas une fatalité. Ces violations relèvent de la responsabilité de l’État, qui dispose déjà de tous les moyens légaux pour y mettre fin.
Abdullah Tırpan n’a pas pu rentrer chez lui. Erol Şengök, Asuman Birinci, le petit Selman et sa mère attendent encore. Pour eux, les solutions existent déjà dans la loi. Il suffit qu’on les applique, à temps.
Nous espérons que ce rapport sera lu, en Turquie comme en Europe, par celles et ceux qui ont le pouvoir de décider. Et nous continuerons, comme Esra Tırpan nous l’a demandé, d’être leur voix.
Sources
- « Vulnerable Behind Bars : Ongoing Human Rights Violations in Türkiye’s Prisons », Dr Fikret Demirçivi, Solidarity with OTHERS, 28 octobre 2026 (télécharger le PDF).
- « Abdullah Tırpan s’est éteint, toujours prisonnier : sa famille n’aura pas pu le soigner auprès d’elle », Collectif DDH, 27 octobre 2026.
- « Abdullah Tırpan, 73 ans, amputé en détention : sa fille demande qu’il puisse être soigné auprès des siens », Collectif DDH, 26 octobre 2026.
