Abdullah Tırpan s’est éteint, toujours prisonnier : sa famille n’aura pas pu le soigner auprès d’elle
Lundi 26 octobre, Abdullah Tırpan est mort dans le service de réanimation d’un hôpital d’Istanbul. Il avait 73 ans. Quatre jours plus tôt, on l’avait amputé d’une jambe. Il était diabétique, en fauteuil roulant, et il était toujours détenu. Pendant des mois, sa famille avait demandé qu’il puisse finir de se soigner chez lui. Cette demande n’a jamais reçu de réponse à temps.
Le jour même de sa mort, nous publiions son histoire et relayions l’appel de sa fille, Esra : « Soyez notre voix. » Nous écrivions que nous espérions le voir rentrer auprès des siens. Il n’est pas rentré. Nous continuons donc d’être leur voix, avec tristesse.
Les derniers jours
Le 20 octobre, Abdullah Tırpan est transféré en urgence de la prison de Metris, à Istanbul, vers l’hôpital municipal de Başakşehir Çam et Sakura. Sa jambe gauche est atteinte d’une gangrène très avancée. Dans la nuit du 22 au 23 octobre, les chirurgiens l’amputent sous le genou. L’infection continue pourtant de remonter, et les médecins envisagent une seconde opération, au-dessus du genou.
Elle n’aura pas lieu. Après l’intervention, son état se dégrade. Le dimanche 25 octobre, il est placé en soins intensifs et intubé. Selon le Stockholm Center for Freedom, sa famille l’apprend non par la prison ni par l’hôpital, mais en consultant le dossier médical électronique de l’État. Esra écrit alors : « Le cœur de mon père s’est arrêté, et ils le font battre à l’aide de médicaments. » Puis, quelques heures plus tard : « Priez pour lui. Il n’y a plus rien que nous puissions faire. »
Abdullah Tırpan meurt le lendemain, lundi 26 octobre, sans que la suspension de peine demandée par les siens ait été accordée. Selon TR724, il est resté prisonnier jusqu’à son dernier souffle.
Un homme ordinaire
Qui était-il ? Un boucher. Pendant cinquante-cinq ans, il a tenu boutique à Tekirdağ, au bord de la mer de Marmara. Avec sa famille, il avait monté un petit atelier de köfte et de sucuk et deux points de vente. Il était père de cinq enfants et grand-père. Devant ses juges, en 2018, il disait simplement : « Je n’ai pas de casier judiciaire. »
Après la tentative de coup d’État de juillet 2016, il est arrêté pour des liens présumés avec le mouvement Gülen. L’accusation s’appuie sur des actes de la vie courante : un compte à la Bank Asya, alors légale, un abonnement au quotidien Zaman, des dons à des œuvres caritatives, des parts dans une société qui gérait une école, et la scolarité de ses enfants et petits-enfants dans des établissements fermés par décret après 2016. Il a toujours nié les faits reprochés. Condamné en 2019 à sept ans et six mois de prison, il retourne en cellule en février 2025, à 72 ans, une fois la peine confirmée.
« Apte à rester en prison »
En prison, son corps lâche peu à peu : diabète avancé, hypertension, nerfs abîmés au point de ne plus sentir ses mains ni ses pieds, plaies qui ne cicatrisent pas. En février 2026, il a du mal à parler. L’IRM du cerveau demandée en urgence n’est faite que quatre mois plus tard. Elle révèle un fort risque d’accident vasculaire cérébral.
Pourtant, à chaque examen, la réponse est la même. L’Institut de médecine légale le juge apte à la détention le 17 décembre 2025. Les commissions médicales de l’hôpital de Tekirdağ concluent de même en mai puis en juin 2026 ; l’une d’elles écrit qu’il peut accomplir seul les gestes du quotidien. Le 6 octobre encore, un nouvel examen ne relève « aucun obstacle médical » à sa détention.
Deux jours plus tard, le député Mustafa Yeneroğlu le voit arriver au parloir en fauteuil roulant, incapable de se lever, la jambe couverte de bandages et de plaies ouvertes. Le 9 octobre, il alerte publiquement : sans soins immédiats, cet homme peut mourir en détention. « Un matin, la nouvelle de sa mort pourrait arriver », prévient-il. Dix-sept jours plus tard, c’est arrivé.
Une note retrouvée dans ses affaires
Après sa mort, l’hôpital a remis à sa famille ses quelques effets personnels. Parmi eux, rapporte Bosphorama, une note écrite de sa main, ligne après ligne, avec soin. Il y avait recopié un passage d’un ouvrage du penseur musulman Said Nursi, lui-même emprisonné à plusieurs reprises au siècle dernier. On y lit : « J’ai rendu grâce sans fin à mon Seigneur. Je me suis réjoui de ma vieillesse, et j’ai accepté mon emprisonnement. »
Ces mots disent beaucoup de l’homme. Jusqu’au bout, il a cherché la paix intérieure, là où on ne lui laissait plus que la patience.
Une question qui reste posée
Le matin du 26 octobre, avant même l’annonce du décès, le député Ömer Faruk Gergerlioğlu, médecin de formation, publiait le dernier rapport médical d’Abdullah Tırpan et demandait : « Qui est responsable de cela ? » Il a annoncé engager des démarches en justice. Après la mort, il a ajouté une phrase que beaucoup de familles de détenus malades se posent aussi : « Que diraient-ils si on faisait cela à leur propre père ? »
La loi turque prévoit pourtant une issue. L’article 16 de la loi sur l’exécution des peines permet de suspendre la peine d’un détenu gravement malade qui ne peut plus vivre seul en prison et ne représente pas de danger pour la société. Selon le ministère de la Justice, l’examen médical peut même être rouvert si l’état du détenu se dégrade, après un premier refus. Pour Abdullah Tırpan, ce réexamen n’a pas abouti à temps.
Il n’est pas le seul. Les associations de défense des droits humains recensent chaque année plus d’un millier de détenus malades en Turquie, dont plusieurs centaines dans un état grave. Derrière chacun d’eux, il y a une famille qui attend un appel, une décision, une porte qui s’ouvre.
Notre regard
Le Collectif DDH ne se place contre aucun pays ni aucun peuple. Nous pleurons un père et un grand-père, et nous pensons d’abord à Esra, à ses frères et sœurs, à ses petits-enfants, qui n’auront pas pu prendre soin de lui dans ses derniers jours. Nous leur adressons nos plus sincères condoléances.
Nous souhaitons que la mort d’Abdullah Tırpan ne reste pas un simple fait divers. Nous espérons que les circonstances de son décès seront examinées avec sérieux, et que les évaluations médicales des détenus âgés et malades seront faites à temps, par des médecins indépendants, avec humanité. La loi permet déjà de laisser un homme mourant rentrer chez lui. Il suffit de l’appliquer avant qu’il ne soit trop tard. C’est la seule façon de faire en sorte qu’aucune autre famille n’apprenne, par un écran, que le cœur de son père s’est arrêté.
Sources
- « Décès en prison d’Abdullah Tırpan (73 ans), détenu gravement malade », Gabriel E. Sari, Bosphorama, 26 octobre 2026.
- « Ailing Turkish prisoner jailed over alleged Gülen links dies after repeated calls for medical release go unheeded », Stockholm Center for Freedom, 26 octobre 2026 (également publié par Turkish Minute et traduit par Bosphorama).
- « Göz göre göre gelen cinayet: Ağır hasta mahpus Abdullah Tırpan vefat etti », Sevinç Özarslan, TR724, 26 octobre 2026.
- « Abdullah Tırpan, 73 ans, amputé en détention : sa fille demande qu’il puisse être soigné auprès des siens », Collectif DDH, 26 octobre 2026.
Photo : Bosphorama
