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Collectif DDH

Abdullah Tırpan, 73 ans, détenu malade
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Photo : Bosphorama

Abdullah Tırpan, 73 ans, amputé en détention : sa fille demande qu’il puisse être soigné auprès des siens

Dans la nuit du 22 au 23 octobre, vers une heure du matin, les chirurgiens d’un hôpital d’Istanbul ont amputé la jambe gauche d’Abdullah Tırpan, sous le genou. L’infection étant remontée, une seconde opération doit lui retirer la jambe au-dessus du genou. Il a 73 ans, il est diabétique, il se déplace en fauteuil roulant depuis longtemps, et il est toujours prisonnier. Depuis des mois, sa famille demande une seule chose : qu’on le laisse se soigner chez lui.

Un boucher de Tekirdağ, cinquante-cinq ans de travail

Abdullah Tırpan a passé toute sa vie de commerçant à Tekirdağ, une ville au bord de la mer de Marmara, à l’ouest d’Istanbul. Pendant cinquante-cinq ans, il y a tenu une boucherie. Avec les siens, il a monté une petite entreprise familiale : un atelier où l’on préparait des köfte et du sucuk, la saucisse épicée que l’on sert au petit-déjeuner, et deux points de vente. Il est père de cinq enfants et grand-père. Devant le tribunal, en 2018, il rappelait qu’il avait parfois figuré parmi les dix plus gros contribuables de sa ville et qu’il n’avait « aucun casier judiciaire ».

Sa vie bascule un mois après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016. Le 16 août, il est placé en garde à vue, puis passe environ dix-neuf mois en détention provisoire. Le 6 mars 2018, devant la 3e cour d’assises de Tekirdağ, il a 65 ans. Il rejette toutes les accusations.

Que lui reproche-t-on ? Selon les comptes rendus du procès rapportés par TR724 et le Stockholm Center for Freedom (SCF), l’accusation repose sur des gestes de la vie ordinaire : un compte et des dépôts à la Bank Asya, une banque alors parfaitement légale, des abonnements au quotidien Zaman et à des revues religieuses, des dons à des œuvres caritatives, des parts dans une société qui gérait une école, et le fait d’avoir inscrit ses enfants et petits-enfants dans des établissements scolaires agréés par l’État, fermés par décret après 2016. Le 8 août 2019, il est condamné à sept ans et six mois de prison pour « appartenance à une organisation terroriste armée », en raison de liens présumés avec le mouvement Gülen. La Cour de cassation confirme la peine le 7 mars 2022. En février 2025, il retourne en prison, à Metris, dans la banlieue d’Istanbul.

Un corps qui lâche, des rapports qui disent « apte »

En prison, sa santé se dégrade vite. Il souffre d’un diabète avancé, d’hypertension, de thromboses et de graves problèmes de circulation. Les lésions de ses nerfs l’ont privé de toute sensation dans les mains et les pieds. Des plaies aux pieds ne cicatrisent plus.

En février 2026, il commence à avoir du mal à parler. Un neurologue demande une IRM du cerveau. L’examen n’est réalisé que le 8 juin, quatre mois plus tard. Il révèle un rétrécissement sévère des vaisseaux cérébraux et un risque d’accident vasculaire cérébral. En juillet, il est opéré des plaies de ses pieds, puis renvoyé en cellule.

Pendant tout ce temps, les instances médicales chargées de dire s’il peut rester en prison répondent oui. L’Institut de médecine légale l’a jugé apte en décembre 2025. Le comité de santé de l’hôpital municipal de Tekirdağ a conclu de même en mai, puis en juin 2026. Un nouvel examen, le 6 octobre, n’a relevé « aucun obstacle médical » à sa détention. Un rapport affirmait même qu’il pouvait subvenir seul à ses besoins quotidiens.

Deux jours plus tard, le 8 octobre, l’ancien député Mustafa Yeneroğlu lui rend visite. Abdullah Tırpan arrive au parloir en fauteuil roulant, incapable de se tenir debout. Sa jambe gauche, raconte Yeneroğlu, est atteinte d’une gangrène très avancée, couverte de bandages, avec deux plaies ouvertes de plus de dix centimètres chacune. Le lendemain, il alerte publiquement : cet homme peut mourir en détention. « Cette souffrance doit cesser et l’exécution de sa peine doit être suspendue », écrit-il.

« Soyez notre voix »

Le 20 octobre, Abdullah Tırpan est transféré en urgence à l’hôpital municipal de Başakşehir Çam et Sakura, à Istanbul. Les médecins demandent à la famille son accord pour amputer. Ce jour-là, sa fille, Esra Tırpan Yakut, publie un message sur le réseau X. Elle s’adresse au ministère de la Justice et au député Ömer Faruk Gergerlioğlu, médecin de formation, qui suit depuis des années le sort des détenus malades. Elle écrit que la famille est désemparée et demande un report de l’exécution de la peine de son père, « au nom de la justice et de l’humanité ». Elle ajoute simplement : « Soyez notre voix. » L’ancienne députée européenne allemande Rebecca Harms relaie son appel.

Trois jours plus tard, au matin du 23 octobre, Esra annonce que son père a été opéré dans la nuit. « Je ne sais pas comment exprimer ce que je ressens. J’ai beaucoup de peine », confie-t-elle à TR724. La seconde opération doit suivre. À notre connaissance, aucune décision de suspension de peine n’avait encore été prise à cette date.

Ce que la loi permet déjà

La demande de la famille n’a rien d’exceptionnel. La loi turque sur l’exécution des peines prévoit qu’une peine peut être suspendue lorsqu’une maladie grave ou un handicap rend la vie en prison impossible à supporter seul, et que la personne ne représente pas un danger sérieux pour la société. Un homme de 73 ans, amputé, en fauteuil roulant, entre exactement dans ce cadre. Les associations de défense des droits humains constatent pourtant que cette disposition est rarement appliquée, et souvent trop tard, quand l’état du détenu s’est déjà gravement dégradé.

Abdullah Tırpan n’est pas un cas isolé. Dans son dernier rapport sur les prisonniers malades, publié en avril 2025, l’Association des droits humains de Turquie (İHD) recensait au moins 1 412 détenus malades, dont 335 dans un état grave. Parmi eux, 230 ne pouvaient plus vivre sans l’aide d’un tiers. Derrière chacun de ces chiffres, il y a des enfants qui font le trajet jusqu’à la prison ou l’hôpital, et qui attendent une décision qui ne vient pas.

Notre regard

Le Collectif DDH ne se place contre aucun pays ni aucun peuple. Nous croyons que la dignité d’une personne malade ne dépend pas des accusations portées contre elle. Abdullah Tırpan a perdu une jambe, et il risque d’en perdre davantage. Il a besoin de soins continus, de calme, et de la présence des siens. Nous espérons que les autorités entendront l’appel de sa fille et lui accorderont rapidement la suspension de peine que la loi permet, pour qu’il puisse se soigner auprès de sa famille. Nous souhaitons aussi que les examens médicaux des détenus âgés et malades soient faits à temps et avec humanité, pour que d’autres familles n’aient pas à vivre la même nuit. Faire connaître son histoire, c’est déjà répondre à la demande d’Esra : être leur voix.


Sources

  • Gabriel E. Sari, « La fille du détenu malade Abdullah Tırpan : « Ils ont emmené mon père à l’hôpital, sa jambe va être amputée » », Bosphorama, 22 octobre 2026. Lire
  • « Ailing Turkish man imprisoned over alleged Gülen links faces leg amputation as family seeks sentence suspension », Stockholm Center for Freedom, 21 octobre 2026 (mis à jour le 22). Lire
  • Sevinç Özarslan, « Hasta mahpus Abdullah Tırpan’ın sol bacağı kesildi: İltihap yayıldığı için ikinci kez ameliyat edilecek », TR724, 23 octobre 2026. Lire
  • « İHD’den hasta tutuklular için rapor : « Durumu ağır 335 mahpusun 230’u yaşamını tek başına devam ettiremiyor » », Cumhuriyet, 28 avril 2025. Lire

Photo : Bosphorama